Conférence SFEMT jeudi 12 novembre 2015 Dany Savelli

Nous avons le plaisir de vous convier à une conférence du Cycle de conférences SFEMT 2015-2016, le jeudi 12 novembre 2015 (17h-18h30) :

Dany Savelli (Université de Toulouse, LLA CREATIS)

 « Fascination tibétaine : le cas du couple Nicolas et Elena Roerich »

Collège de France site Cardinal Lemoine, 52 rue du Cardinal Lemoine, salle 1Roerich

Nicholas Roerich, June–July, 1929 (Copyright Roerich Museum, New York, NRM archive Ref. no: 400932)

Résumé

Le Tibet a exercé sur le peintre russe, Nicolas Roerich (1874-1947), et sur sa femme Elena (1879-1955) une fascination assez sidérante. L’origine en est à chercher dans la théosophie de Mme Blavatski, qui situe le siège des Mahatma, une fraternité occulte aux pouvoirs étranges, dans les montagnes himalayennes. De même s’explique-t-elle par une théorie avancée par plusieurs penseurs russes – V. Stassov et G. Potanine notamment – selon laquelle la Russie serait reliée au monde indo-tibétain par un lien de nature organique. À ces deux éléments, somme toute sans grande originalité – désenchantement face aux religions institutionnalisées et théorie migratoire censée conférer une origine glorieuse à la nation –, s’en greffe un troisième, de nature biographique : l’expérience de l’apatridie vécue par les Roerich à partir de 1917. Notre thèse est que le traumatisme causé par l’exil a contribué à « travailler » de manière singulière l’imaginaire du Tibet qu’ils héritèrent de la théosophie, et à les amener à confondre le Toit du Monde et la patrie perdue à retrouver, reconquérir, voire bâtir de toutes pièces pour qu’advienne l’Ere nouvelle.

La dimension patriotique que recouvre l’aspiration au « Nouveau Pays » explique à son tour les implications géopolitiques de l’expédition en Haute-Asie (1924-1928) organisée par Nicolas et Elena Roerich. Car à la différence de nombre des instigateurs de mouvements annonciateurs du New Age, les Roerich furent déterminés à œuvrer concrètement pour satisfaire leur impatience millénariste. Aussi en 1926, font-ils un « détour » par Moscou et proposent-ils aux dirigeants soviétiques un plan consistant à jouer la carte du Panchen Lama contre le Dalaï Lama et, au-delà, fonder un État bouddho-communiste. Dans le même temps, ils en viennent à concevoir une entité géographique nouvelle, l’« Altaï-Himalaya », qui présente l’avantage de localiser Shambhala, assimilé au siège des Mahatmas, dans l’Altaï russe.

L’échec rencontré auprès du gouvernement soviétique, les déboires survenus au Tibet à l’hiver 1927-1928 et les désillusions lors de la découverte in situ du bouddhisme tibétain, conjugués à l’ascendance toujours croissante sur la famille Roerich du Mahatma Morya (alias Elena…), ne firent que creuser la coupure entre réel et imaginaire repérable dans leur pensée et leurs actes. Celle-ci se traduisit notamment par l’identification de Roerich au « Dalaï-Lama d’Occident », à Rigden Djapo, roi de Shambhala, etc.

Le cas, que d’aucuns diraient pathologique, présenté par le couple Roerich permet donc de compléter les études de Peter Bishop, Donald Lopez ou encore Martin Brauen sur l’imaginaire occidental du Tibet, tout en se penchant sur des participants assez inattendus d’une rivalité historique, celle de l’Union soviétique et du Royaume-Uni autour de ce pays. Revenir sur l’expédition rocambolesque de 1924-1928 est également l’occasion de s’interroger sur la prégnance de la théosophie dans l’œuvre scientifique du fils aîné du couple, le tibétologue Youri (Georges) Roerich (1902-1960).