Nécrologie de A.W. Macdonald (1923-2018) par Gisèle Krauskopff

Veuillez trouver ci-dessous la nécrologie de Alexander W. Macdonald qui nous a quittés le 5 février dernier. Elle est rédigée par Gisèle Krauskopff, que nous remercions.

La SFEMT

Alexander William Macdonald (1923-2018)

C’est une figure pionnière des études himalayennes qui nous a quittés le 5 février 2018.  Né en Ecosse en 1923, engagé à 17 ans, Alexander William Macdonald découvrit l’Asie durant l’épreuve de la guerre : il y apprit le népali avec les soldats Gurkha, combattit auprès de bouddhistes en Birmanie, puis s’initia au français à Phnom Penh. Son intérêt pour l’Asie du Sud-Est et pour les travaux de l’Ecole Française d’Extrême Orient le conduisit  en France en 1949, où il suivit les enseignements de Paul Lévy, de Louis Renou, de Louis Hambis, de Paul Mus dont les travaux l’influencèrent particulièrement, puis ceux de Rolf Stein au Collège de France, enseignements qui portaient alors sur l’épopée de Gesar. Sa vaste connaissance classique et textuelle de l’Asie y puisa sa source.  L’ethnologie ne fut pas en reste, Macdonald se formant auprès de Claude Lévi-Strauss, de Louis Dumont (dont il assura les cours) et au Musée de l’Homme. Il aurait pu enseigner à Londres, à la SOAS, mais il choisit la France et intégra le CNRS en 1951. Ses premiers travaux des années 1950 portent la marque de son intérêt pour l’Asie du Sud et du Sud-Est et s’appuient sur des sources textuelles ou des documents de seconde main, car le terrain en Asie du Sud-Est se révéla impossible. C’est à Kalimpong qu’il entama ses premiers enquêtes en 1958 et 1959, durant une période critique pour le Tibet. Macdonald y participa activement au programme Rockefeller qui permit la venue en Occident de plusieurs moines et érudits tibétains, dont trois en France, ce qui eut un grand impact sur les études tibétaines. Ce séjour à Kalimpong fut marquant à plus d’un titre : Macdonald y rencontra un barde khampa, Bstan ’dzin ’phrin las, personnage exceptionnel quoiqu’illettré, avec lequel il enregistra durant de longs mois l’épopée de Gesar et des « Histoires du cadavre », peaufinant grâce à lui sa connaissance du tibétain (grâce au véhicule de la langue népali apprise durant la guerre !) ; mais c’est aussi durant ce séjour qu’il rencontra des guérisseurs népalais jhānkri à Darjeeling, lui permettant de rédiger un article fondateur en 1962 sur le « chamanisme » népalais. En 1961, il partit en mission au Népal afin d’étudier les ménestrels népalais Gainé et enregistra un important corpus de chants sur lesquels il travailla à son retour avec Mireille Helffer pour les aspects musicaux (1968). C’était l’époque pionnière des études de terrain au Népal.

Ces moments forts de sa découverte de l’Asie, engendrés par l’épreuve de la guerre, et sa formation textuelle classique et ethnologique expliquent la perspective très large et l’incessant retour entre passé et présent qu’il adopta dans tous ses travaux et dans ses enseignements à l’Université de Nanterre. L’Himalaya sera abordé sans cloisonnements, un monde frontière travaillé par une double influence, celle de l’Inde et celle du Tibet et de la Chine sur un substrat « remuant et fort varié », une vision inculquée par ses maîtres, particulièrement Paul Mus. Retint particulièrement son attention ce qu’il appela « bouddha-isation », à savoir les processus par lesquels le bouddhisme, spécifiquement tibétain, s’impose, processus de « conversion des lieux » précédant la conversion des hommes et s’accompagnant d’une « soumission des divinités locales ». L’ambition d’unir le textuel et ce qu’il était alors convenu d’appeler les pratiques populaires courent tout au long de ses travaux qui explorent certains schèmes récurrents, comme la « conversion des lieux », le « démembrement créateur », le concept de maṇḍala ou les questions relatives à la diffusion de thèmes spécifiques, par exemple dans les contes. Macdonald mettait l’accent sur la transmission orale des textes et était fasciné par la créativité de chaque « conteur », accordant une grande place au poids personnel d’un parcours de vie, laissant parler ses interlocuteurs, nommés, dans plusieurs de ses travaux.  Qualifiant l’ethnologie de « méchante forme de troc », l’importance attachée à la relation personnelle dans l’enquête de terrain est manifeste dans l’ouvrage qu’il réalisa  en collaboration avec Sangs rgyas bstan ’dzin, un lama sherpa rencontré en 1967 à Junbesi au Népal, dans une de ces régions « frontières » où la « bouddha-isation » avait agi. Rédigé en tibétain et suivant des genres tibétains (une histoire du bouddhisme en pays sherpa, une histoire des clans et « l’autobiographie » rnam-thar de Sangs rgyas bstan ’dzin, fondateur d’un monastère à Junbesi), l’ouvrage (1971) fut diffusé en pays Sherpa. Macdonald reviendra dans plusieurs articles sur sa fabrication et son contenu.

« Un livre n’est vivant que s’il est commenté » avait-il coutume de dire et c’est ce qu’il pratiquait dans son enseignement, à l’Université de Nanterre à partir de 1970, avec des questionnements souvent provocateurs et des ramifications qui laissaient perplexe le débutant ou stimulaient sa curiosité, insistant sur l’importance du textuel, y compris auprès des étudiants qui envisageaient l’étude ethnologique de sociétés tribales orales. Macdonald fit entrer l’Asie himalayenne dans le champ universitaire de l’ethnologie, au sein du nouveau département d’ethnologie créé par Eric de Dampierre à Nanterre dans un esprit d’ouverture à toutes les régions du monde. Ce dernier le fit participer dès 1967-1968 à la naissance du Laboratoire d’Ethnologie et de Sociologie Comparative, associé au CNRS, où Macdonald accomplit toute sa carrière. Il enseigna aussi dans les années 1980 à l’Université de Berkeley en Californie et à Hong Kong.

Macdonald fonda grâce à un projet d’Ernest Gellner le département d’anthropologie et de sociologie à l’Université Tribhuvan à Katmandou en 1972, y défendant l’idée d’un enseignement du tibétain. Il participa à la naissance de Kailash, a Journal of Himalayan Studies. Il fut l’un des fondateurs de The International Association of Tibetan Studies en 1979 et participa à l’édition du JIABS (Journal of the International Association for Buddhist Studies).  Il fonda et dirigea la collection Haute Asie à la « Société d’ethnologie » créée par Eric de Dampierre à Nanterre, où en 1997 Samten Karmay et Philippe Sagant publièrent un livre en son hommage, qui rend compte de l’importance des liens tissés avec nombre de chercheurs, tibétologues et ethnologues, et où l’on trouve l’essentiel de sa bibliographie. Le cours-séminaire qu’il anima tel un guru à Nanterre jusqu’à la fin des années 1980 était un rendez-vous où novices et aînés discutaient, parfois autour d’un verre. Macdonald cultivait la relation de personne à personne avec ceux qui souhaitaient profiter de sa grande culture et de sa personnalité atypique, fruit d’une vie de recherches commencée durant la guerre et qui lui fit franchir plusieurs frontières, incitant à faire tomber celles qui divisaient les régions himalayennes.

Gisèle Krauskopff
Directeure de Recherches émérite CNRS
LESC, UMR 7186, CNRS-Université de Paris-Nanterre

Bibliographie sélective :

Beaucoup d’articles d’A. Macdonald ont été republiés dans Essays on the Ethnology of Nepal and South Asia, Vol 1 et 2, Kathmandu, Ratna Pustak Bhandar, 1983 et 1987.

On peut aussi noter :

1962, « Notes préliminaires sur quelques jhānkri du Muglān », in Journal Asiatique, 107-139.

1967, Matériaux pour l’étude de la littérature populaire tibétaine, I (édition et traduction de deux manuscrits tibétains des « Histoires du cadavre »), Annales du Musée Guimet Tome LXXII, PUF, Paris (volume 2 publié en 1971, Klincksieck)

1971 (avec Çar-pa’i Bla-ma Saṅs-rgyas bstan-’jin), Documents pour l’étude de la religion et de l’organisation sociale des Sherpa, I, Junbesi, Paris-Nanterre.

1979 (avec Anne Vergati-Stahl), Newar Art, Warminster, Aris and Philips

1987 (directeur de publication), Rituels Himalayens, L’Ethnographie vol. 101-102