L’EHESS annonce un cycle de conférences de Marc-Henri Deroche (Université de Kyoto) sur le thème de la philosophie bouddhique.
Ce cycle de conférences sur la philosophie bouddhique structure une exploration de la notion de « pleine conscience » comme un objet d’étude interdisciplinaire, articulé en quatre jalons complémentaires. Il se fonde sur la philologie rigoureuse de ce concept clé du bouddhisme d’après la synthèse scolastique et contemplative de la tradition tibétaine et himalayenne. Il se poursuit par une réflexion philosophique transculturelle sur la conversion et les techniques de l’attention, d’après les sources anciennes et face aux enjeux contemporains. Il s’étend par un dialogue à la croisée de la phénoménologie contemplative des traditions bouddhiques et de l’étude empirique de la conscience par les sciences cognitives. Enfin, il se conclut en examinant les exercices de la pleine conscience d’après la dynamique de transferts culturels, et en tant que techniques du corps et gestes attentionnels. Cette synergie entre philologie bouddhique, philosophie comparée, sciences cognitives et anthropologie des techniques tentera ultimement d’aborder avec Simone Weil la question de l’attention comme un enjeu d’émancipation.
- « La « pleine conscience » selon le bouddhisme tibétain : de la présence attentive à la pure présence. Lecture de textes de Jigmé Lingpa (1730-1798) »
Jeudi 26 mars 2026 de 10h à 12h Grand Salon • Maison de l’Asie • 22 av. du Président Wilson 75016 Paris
Dans le cadre de la chaire « Religions tibétaines » de Marta Sernesi (EPHE-PSL)
Cette conférence, sur la base d’un ouvrage en cours de finalisation, proposera un retour aux sources bouddhiques de la notion de « pleine conscience » telle qu’interprétée et pratiquée au Tibet. Présence attentive, étroitement liée à la mémoire (sanskrit smṛti ; tibétain dran pa) et jointe à la vigilance (saṃprajanya, shes bzhin), elle est définie par certains auteurs tibétains comme constituant le fil conducteur de tous les enseignements bouddhiques. Parcourant l’éthique du moine et du Bodhisattva, la psychologie de l’Abhidharma, les théories de la méditation, des Sūtras aux Tantras, de la voie graduelle à la voie instantanée, nous examinerons enfin le sommet de la tradition tibétaine selon l’école des Anciens (rnying ma pa) : la « Grande Perfection » (rdzogs chen). Nous nous concentrerons tout particulièrement sur la lecture et l’interprétation de deux courts textes tibétains de conseils spirituels donnés par Jigmé Lingpa (1730-1798) : Questions diverses de Gongtsé Tulkou sur les manières de préserver la présence (Dgon rtse sprul sku rin po che nas dran pa skyong tshul gyi dri ba tha dad pa), et L’établissement de la garde d’une présence étayée (Dran pa brten pa’i so btsugs skabs). Ces matériaux offrent une exégèse très précise concernant l’alternance selon cette tradition entre l’exercice volontaire de la présence attentive et la contemplation de la pure présence.
- « Techniques de l’attention : exercices bouddhiques, perspectives critiques«
Vendredi 27 mars 2026 de 16h30 à 18h30 Salle 3.07 • Centre de colloques • Campus Condorcet • Aubervilliers. Dans le cadre du séminaire « Technocraties : rationalités anciennes, enjeux contemporains » animé par Leopoldo Iribarren (EHESS)
Cette intervention propose d’analyser les techniques de l’attention dans le bouddhisme à la lumière de la notion des « exercices spirituels » utilisée par Pierre Hadot afin de repenser l’articulation entre discours philosophique et manière de vivre. Nous verrons que cette articulation est précisément formulée dans le bouddhisme à travers le modèle de la « triple sagesse » : étude, réflexion et méditation, fondées respectivement sur les sources épistémiques de la tradition, de la raison et de l’intuition (sensible puis intellectuelle). À partir de cette grille herméneutique, nous nous concentrerons sur le thème philosophique majeur de « la conversion de l’attention », telle qu’interprétée par Pierre Hadot pour la tradition occidentale, que nous approfondirons à travers l’examen des principales techniques de méditation du bouddhisme du Grand Véhicule d’après les sources indiennes et leurs commentaires tibétains. Suivant Michel Foucault, nous verrons que ces « techniques de soi » visent à une « transformation du sujet » suivant la conjonction de la maîtrise de la concentration et le surgissement du discernement. À travers ce double décentrement, historique (Grèce ancienne) et culturel (Himalaya bouddhique), nous questionnerons enfin les usages et les détournements contemporains de ces techniques en poursuivant une critique de la technocratie, via la problématique de la capture et de l’exploitation algorithmiques de l’attention, et ce en quête d’une lucidité émancipatrice.
- « At the Crossroads of Buddhist Traditions and Cognitive Sciences: Towards a Philosophy of “Mindfulness”«
Lundi 30 mars 2026 de 12h à 13h30 Salle de séminaire du Département d’études cognitives • ENS-Ulm Dans le cadre du séminaire « Current topics in consciousness science » animé par Jérôme Sackur (EHESS)
This seminar will explore the intersection of Buddhist philosophy of mind and contemporary consciousness science through the concept of “mindfulness,” originally stemming from Buddhism (Pāli: sati) and operationalized in evidence-based programs (such as Mindfulness-Based Cognitive Therapy). We will review the current state of the art and argue for a more robust conceptualization. A central focus will be placed on the legacy of Francisco Varela’s pioneering work in The Embodied Mind, which established mindfulness meditation as the paradigmatic practice for integrating human experience and cognitive science. While also rediscovering Pierre Janet’s concepts of présentification and of the “expansion of the field of consciousness” (élargissement du champ de conscience), we will then re-examine Buddhist metacognitive strategies, specifically the synergy between “focused attention” and “open monitoring.” Criticizing some contemporary misconceptions, we will show how Buddhist sources strongly emphasize the interrelation between moral agency, rational inquiry, and non-discursive observation in the disciplined structuration of the stream of consciousness. Benefiting also from the esteemed participation of Professor Murray Shanahan (Imperial College London), we will eventually engage in a philosophical dialogue with the aim to bridge — but also to “mind the gap” — between such contemplative phenomenology and the empirical study of consciousness, including current research in artificial intelligence.
- « Les exercices de la « pleine conscience » : transferts culturels, techniques du corps et gestes de l’attention«
Mercredi 8 avril 2026 de 10h30 à 13h30 Salle 3.07 • Centre de colloques • Campus Condorcet • Aubervilliers
Dans le cadre du séminaire « La technologie, une matière pour l’anthropologie et les sciences sociales » animé par Thierry Bonnot et Carole Ferret (EHESS)
À l’ère de l’exploitation systémique de l’attention, cette conférence propose d’aborder les exercices de méditation de la « pleine conscience » non pas comme de simples états mentaux, mais comme un ensemble de techniques du corps au sens de Marcel Mauss. En opérant un double décentrement — historique (sources bouddhiques) et disciplinaire (anthropologie des techniques) — nous analyserons comment des exercices psychophysiques issus de traditions asiatiques ont fait l’objet d’un transfert culturel et d’une réadaptation laïque en Occident. Nous examinerons d’abord comment cette « culture de l’attention », loin d’être un pur fait de psychologie individuelle, s’inscrit dans un éthos social et communautaire. En nous appuyant sur les représentations bouddhiques de la constitution de l’être humain, nous étudierons la typologie des exercices de méditation. Pour répondre aux enjeux du séminaire, nous analyserons ensuite huit exercices paradigmatiques de la pleine conscience en tant que modes opératoires ou « gestes attentionnels ». Nous verrons notamment comment l’attention portée à la respiration agit comme une technique charnière, assurant la médiation entre corps et esprit, émotion et cognition. À partir de l’approche maussienne, nous interrogerons de manière critique ce processus d’incorporation et de naturalisation de savoir-faire bouddhiques dans la médecine et la psychologie occidentales. Cette perspective permettra enfin de discuter avec Simone Weil de la question de l’attention comme un enjeu d’émancipation.